Fermer les yeux...

- Catherine Cloutier, conseillère en prévention

On ne se le cachera pas, tous les agents de sécurité et conseillers en prévention peuvent le confirmer. Malgré le fait que les intervenants sur les chantiers industriels sont de plus en plus sensibilisés à la SST, il reste que pour certains travailleurs et superviseurs, les agents de sécurité sont des « faiseux de trouble »…, des gens qui ne font qu’arrêter les jobs.  Bref, on préfère les voir le plus loin possible de notre job!

Lorsque mon premier article a été publié, un ami l’a partagé sur Facebook et une personne lui a répondu : « une couillonne comme tu dis!! », bien sûr cette personne ne savait pas que je connaissais bien celui qui avait partagé mon article. Je n’ai pas hésité et j’ai répondu à son commentaire. Bien entendu, il ne parlait pas de moi personnellement, mais de la personne que je représente par mon travail.

La question qui se pose est la suivante : sous prétexte de crainte de représailles, doit-on fermer les yeux??

La responsabilité principale d’un agent de sécurité est de veiller à ce que le chantier et les comportements soient sécuritaires et non de se faire ami avec les travailleurs.  Bien sûr avec le temps, nous développons des amitiés, des relations, mais malgré ces amitiés, notre devoir et notre responsabilité demeurent les mêmes!!

Une conséquence directe de notre travail est bien entendu la constatation de non-conformité qui va, plus souvent qu’autrement, mener à un avis pour le travailleur, le superviseur ou l’entrepreneur. Ces avis impliquent parfois des sanctions, ce qui nous rend, nous, agent de prévention, vraiment moins cool aux yeux de tous! Mais, encore une fois, doit-on fermer les yeux pour autant??

Il y a quelques temps, je travaillais sur un chantier où un entrepreneur en était à sa deuxième tentative pour me faire congédier, car selon ses dires, j’étais trop stricte et sévère. Ils ont tenté par diverses méthodes de me faire discréditer allant même jusqu’à convaincre un représentant du client que j’étais nuisible sur le chantier. Par contre, j’avais l’appui de mon employeur et de tous les représentants syndicaux, qui eux, considéraient au contraire que je faisais correctement ma job! Je suis donc restée sur ce chantier. Malgré que je me sentais, comme vous vous en doutez, un peu mal à l’aise avec cette situation. Chaque jour, je continuais à faire mon travail, sans  changer ma façon de faire, ni mes interventions et  parfois arrêter  s’il le fallait, une job qui présentait un danger pour les travailleurs.

Un jour, lors d’une de mes tournées, je ne constate pas un, pas deux, mais bien quatre travailleurs en situation de travaux en hauteur non conformes, et ce, simultanément!! Pour vous résumer la situation, il y en avait deux attachés à un garde-corps temporaire en câble d’acier (les travailleurs l’avaient pris pour une ligne de vie horizontale), un autre était debout sur le garde-corps d’une plate-forme élévatrice à ciseau (il était attaché dans le fond du panier) et le dernier était sur une dalle de béton sans protection contre les chutes à une distance non sécuritaire du bord. Les travailleurs se trouvaient à une hauteur d’environ 20 pieds du sol.

Pour être honnête avec vous, quand j’ai vu ça, je me suis dit :  « ça y est, j’suis faite!! »  J’avais une boule dans l’estomac  lorsque j’ai appelé leur représentant SSE. À ce moment, j’avais deux alternatives (j’avais toujours en tête les tentatives de congédiement (poutch)): fermer les yeux et prendre la chance que tout se passe bien en espérant que personne ne tombe ou encore, prendre la chance de les arrêter pour m’assurer que personne ne tombe! J’ai retenu le deuxième choix… Les travaux ont donc été arrêtés.  La situation a été soumise au comité de discipline ; nous avons visité le site à plusieurs reprises afin de s’assurer des faits et  le représentant syndical m’a posé plusieurs questions afin de s’assurer de la véracité de mon observation. Finalement, les quatre travailleurs et le contremaître ont reçu une journée de sanction. Lorsqu’ils sont revenus sur le chantier, aucun des quatre travailleurs ne me regardait (je pouvais aisément sentir leur frustration), par contre le contremaître est venu me voir et m’a remercié. Remercié de lui avoir ouvert les yeux et de lui avoir fait prendre conscience que l’évolution d’un chantier entraîne chaque jour de nouveaux risques. J’ai un ami qui travaillait avec ses quatre gars-là et il n’a jamais voulu me dire tout ce qui s’est dit à mon propos dans leur roulotte (…), mais j’en ai quand même une petite idée…

Je n’ai pu et je ne pourrai jamais leur confirmer que je leur ai peut-être évité le pire et c’est probablement pour ça que pour eux, avec mon intervention, je suis seulement une b***… Mais bon, une fois la journée terminée, je suis retournée à ma chambre en sachant très bien que je n’étais pas une b*** ; j’avais simplement fait mon travail et j’avais peut-être évité le pire, c’était ça le plus important…

En tant qu’agent de sécurité, nous sommes confrontés chaque jour au choix de fermer ou non les yeux.

Aucun agent de sécurité ne peut et ne pourra confirmer s’il a seulement sauvé une vie dans sa carrière. Toutefois , nous sommes tous persuadés que le travail que nous faisons quotidiennement permet de maintenir des chantiers plus sécuritaires pour l’ensemble des travailleurs. C’est tous ensemble que l’on pourra s’assurer que jour après jour, chacun d’entre nous retrouvera nos familles et amis dans le même état que nous les avons quittés.

Ce que je retiens principalement et que je me dis lorsque vient  le temps de faire une intervention plus délicate, c’est que les paroles, le placotage et les mécontentements ne sont rien à côté du sentiment de culpabilité avec lequel je devrais vivre si jamais un accident survenait alors que j’aurais accepté de fermer les yeux!

Et vous, vos yeux, vous les gardez grand ouverts ou il vous arrive de les fermer???

En ce qui me concerne, la réponse est claire : NON, je ne fermerai jamais les yeux!

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